Des personnes malades, des aidants et d’anciens aidants et bénévoles de France Alzheimer Maine-et-Loire ont co-écrit une pièce de théâtre, avec l’aide du metteur en scène Tarik Achbani. Le 16 février, à Angers, ils ont joué leur pièce de théâtre, Le Café des souvenirs, devant 340 personnes.
Jeudi 13 février dernier, à 9h30, une dizaine de personnes se saluent puis discutent dans le hall de la salle Claude Chabrol à Angers. Évelyne, Jacqueline et Jacquotte – Jacqueline de son vrai prénom – distribuent des tasses et les remplissent de café ou de thé.
« Il faut entrer par le côté, par l’entrée des artistes », nous lâche Michel Abline, bénévole et administrateur de l’association France Alzheimer et maladies apparentées du Maine-et-Loire, avant de nous accueillir. « Eh oui, nous sommes des artistes. Qui l’eût cru ? Nous préparons ce moment depuis seize mois. Ce jeudi, puis demain et samedi matin, ce sont les filages. Nous faisons les derniers ajustements avant notre représentation dans deux jours. »
Samedi, 340 personnes verront la pièce de théâtre Le café des souvenirs. Elles assisteront à ce projet unique de l’association du Maine-et-Loire, qui a reçu l’aide de la Ville d’Angers, notamment pour le prêt gracieux de salles de répétition et de la salle Claude Chabrol, ainsi que d’un mécène dont le siège social se trouve à Cholet, le groupe Bodet.
« Parmi les acteurs, nous avons des bénévoles de l’association, des anciens aidants, mais aussi des personnes malades et leurs aidants », indique Michel Abline.« Ils sont tous des comédiens, fiers de ce projet. »
Louis, ancien aidant et bénévole au sein de l’association, nous montre tous les articles de presse : la une du Courrier de l’Ouest, un bel article dans Ouest-France, un reportage dans le magazine La Vie… Il évoque également un reportage diffusé récemment sur France 3 Pays de la Loire. « Sept minutes quand même, vous vous rendez compte ? », lâche-t-il.
La bonne humeur règne. Ça parle, ça blague, ça chante, ça rit… Puis, à 11 heures, Michel sonne la fin de la récréation : « Allez, on se concentre. Il faut que l’on démarre. Il faut commencer à répéter. Allez, on y va ! »
Savoureuse improvisation et belles émotions
Michel, prénommé Francis dans la pièce de théâtre – ce que certains acteurs auront du mal à intégrer -, enfile un tablier et se lance : « Le café des souvenirs, c’est l’histoire de ma vie. Elle a débuté il y a 25 ans, lorsque ma maman, à 64 ans, a été diagnostiquée malade d’Alzheimer. Ce café, c’est un lieu de vie… »
L’émotion est palpable chez les aidants. Renée prend la main de Michel qui était alto dans une chorale ; Marie-Cécile regarde tendrement le grand Philippe, Docteur Doudou quand il était pédiatre ; Jacquotte écrase une larme en lisant son poème avec Maurice qui se termine en « Jaja, mon soleil, ma joie » ; Évelyne se réjouit de voir son mari Charles, si souriant, participer à la pièce… Et puis, il y a Claude, le tendre dandy, touché lui aussi par la maladie,
ainsi que Jacqueline et Josiane, deux anciennes aidantes, qui ajoutent de la distance, et une bonne dose de rire.
« Malgré ce que la maladie emporte, il reste tant de choses précieuses. Le regard, une étreinte, un baiser », glisse Michel, qui peut aussi oublier son texte, mais son épouse Catherine, bénévole elle aussi, lui souffle les mots qui manquent.
Face aux personnes malades qui ne se souviennent pas toujours parfaitement de leur texte, les acteurs amateurs en face d’eux improvisent et ils finissent par retomber sur leurs pattes. C’est comme avec la maladie, finalement. Il peut toujours y avoir des surprises.
À l’arrière, Tarik Achbani observe. Le metteur en scène n’hésite pas à bousculer les acteurs pour améliorer la pièce de théâtre. « Ça donne envie de rester et de voir la pièce de théâtre samedi, hein ? », nous lâche-t-il, tout souriant. Et il n’a pas tort, le bougre.
À 12h15, le premier filage se termine. Tout n’est pas parfait, mais les acteurs sentent qu’ils sont sur la bonne voie.
Messages subliminaux
« Cette pièce de théâtre est partie d’un moment d’échange, de convivialité à l’association, du thé Alzheimer », explique Jacquotte. « Tarik était présent et un jour, il a écrit une chanson sur ce qu’il venait d’entendre. L’idée d’en faire un spectacle a alors été lancée. Et c’est parti comme ça. La pièce a été coconstruite par nous tous, avec l’aide de Tarik bien sûr. Le texte véhicule plein de messages : l’importance d’avoir encore une vie sociale pour les familles, la nécessité pour nous tous d’être encore inclus dans la société, le fait aussi que nous pouvons encore vivre de belles choses malgré la maladie… Les aidants ne doivent pas culpabiliser. S’ils se sentent mieux, leurs proches se sentiront mieux, eux aussi. C’est d’ailleurs grâce à France Alzheimer que j’ai appris cela, à la formation des aidants notamment. »
En attendant les repas, ça discute, de nouveau. On commente aussi les magnifiques chaussettes de Michel, qui relève un peu son pantalon et laisse voir de très belles vaches. Louis se rapproche de lui et montre les siennes : deux chaussettes fleuries différentes mais qui se complètent. Les deux hommes provoquent l’hilarité générale. Évelyne, dont le mari Charles était agriculteur, aimerait bien acheter les mêmes chaussettes, celles avec les vaches. « Je les ai trouvées dans une boutique de la rue Saint-Aubin à Angers », glisse Renée.
À table, les aidants se confient. « Je me sens très bien ici, ça me change les idées », lâche Marie-Cécile, dont le mari a depuis peu intégré un établissement. « J’ai tout de suite accepté de participer à cette pièce de théâtre, qui n’est pas seulement une pièce. Il y a des messages là-derrière, et notamment le fait que les familles n’ont pas à se cacher. Elles ne doivent pas s’isoler. Nous avons notre place ici. »
« Moi, j’ai hésité au début », glisse Evelyne. « Charles est encore jeune, c’est difficile à accepter, à avancer. Je m’inquiétais beaucoup et mon médecin m’a regardé et il m’a dit : « Et vous, comment ça va ? » C’est très difficile pour les aidants, mais il ne faut pas oublier de vivre. Ce projet théâtral m’a remise sur pied. Je me suis sentie me relever, aussi parce que ça a fait un bien fou à mon mari. »
Marie-Cécile acquiesce. « Tu as complètement changé. On t’a vu t’ouvrir, sourire de nouveau. »
« C’était difficile au début, quand l’annonce du diagnostic est tombée, mais aujourd’hui, nous sommes très heureux », assure Renée, pour qui la formation des aidants de France Alzheimer Maine-et-Loire lui « a changé la vie ». « On comprend mieux, et ici, avec l’association, on partage, on écoute, on parle… Tout ça fait beaucoup de bien », ajoute-elle, avant que Michel n’enchaîne, sous le regard de Renée, visiblement émue de voir son mari si joyeux. « Nous avons une belle vie sociale, des amis, beaucoup d’activités. Ça entretient la jeunesse. »
Josiane et Jacqueline, les deux anciennes aidantes pleines d’entrain, continuent de mettre de la bonne humeur. « Chez moi, je me sens seule mais j’ai beaucoup d’amis, je suis bien entourée, et je me sens très bien, ici », note Jacqueline. « Le rire, ça permet de relativiser. Nous essayons de dédramatiser les choses », ajoute Josiane, toujours prête à pousser la chansonnette. « De ma vie de bénévole à France Alzheimer, je n’ai jamais vécu une aventure humaine comme celle-là. Ce n’est que du bonheur », ajoute Louis.
Les artistes se mettent à table. L’après-midi, ils joueront pour la première fois dans la salle de théâtre Claude Chabrol d’Angers. Il faut encore régler la mise en scène, l’éclairage, les entrées et les sorties des acteurs sur scène, intégrer les passages de musique et de danse… Mais Tarik Achbani veille au grain. Samedi, 340 spectateurs s’attableront au Café des souvenirs.
« Et après ? Eh bien, nous aurons d’autres projets, du chant peut-être », glisse Jacquotte dans un sourire. L’aventure continue.
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